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Numéro 2 – Éditard

L’espoir fait vivre, dit-on. Le crétinisme aigu de cette formule – qui constitue aussi, cela dit en passant, sa meilleure garantie d’universalisation – réside en ceci : les sans-espoir sont déjà morts. Comme si la vie avait besoin de ça, d’espoir, comme si l’espoir avait un quelconque rapport avec la vie. Tenons pourtant cette certitude pour indubitable : vivre et espérer seraient deux choses aussi indissociables que boire et pisser.

Mais espérer quoi ? Espérer tout court, espérer en général, dans le vague, espérer pour espérer, nous répond l’espérant dans son langage : l’Esperansot. Chacun pourra remplir le vide : espérer gagner de l’argent, se faire plein d’amis, aller au paradis. Etrange omission tout de même, comme si le complément objectif (espérer quoi ?) était anecdotique dans la formule « l’espoir fait vivre », décoratif, ornemental. C’est ainsi que l’espoir d’entuber son prochain côtoierait sans dommages l’espoir de rencontrer l’âme sœur.

L’espérant est un ramasseur d’espoir et comme l’espoir fait vivre, dit-on toujours, l’Etat prévoyant et toujours attentif aux rumeurs de la foule entretient son humeur en disposant pour elle des petits sacs d’espoir un peu partout. À l’heure des messes lacrymales, celles où d’odieux nasillons vocifèrent leur joie de vivre mieux que les autres en aidant tous ces autres à garder de l’espoir, laisser un tas d’espoir sur le bord du trottoir est un crime. Seul le malade, le méchant égoïste, le vrai salaud peut rester indifférent à toutes ces déjections d’espoir que sécrète quotidiennement la modernicoué (nous désignons par ce concept farfelu l’ensemble de tous ceux qui espèrent encore être modernes quand il est désormais acquis que nous n’y arriverons jamais).

L’espoir est à la modernicoué ce que l’éther était à la physique d’antan : un gaz d’ambiance, une atmosphère. Dans ce contexte alchimique où tout devient espoir (l’eau, l’or et le jus de chaussette), la formule Tout est foutu, pourtant modeste dans ses déductions, sera frappée d’anathème. Si les inquisiteurs d’aujourd’hui pouvaient ajouter par voie législative à leur pouvoir cathodique l’usage de la torture sur tous les hérétiques de l’espoir, les geôles touristiques de la modernicoué n’y suffiraient pas. C’est en place publique qu’il faudrait faire avouer, à grands coups de conseillers psychologues d’orientation (les COP), les secrets espoirs, les inavouables attentes de ces déviants à enterrer très vite dans la Cause commune de l’espoir mondialisé.

Les amuseurs bourreaux, tout en clignant de l’œil, sortent de leurs gros sacs mille raisons d’espérer. Une grande raie faciale figée au collagène, un trou analphabète, rappellent aux mécréants les progrès de la science et l’espoir qu’elle fait naître par tous les orifices. Les mécréants d’hier sont-ils les pessimistes d’aujourd’hui ? Et encore le terme pessimisme rend mal notre problème : quelle dose d’optimisme déçu, quelle quantité d’espoir défait faut-il accumuler pour se dire pessimiste ? Les sans-espoir sont d’une autre farine, non pas la fluide qui ressemble à du lait qui ressemble à de l’eau qui vaut pour de la flotte, mais celle bien épaisse, un peu sèche, en boulettes qu’il convient de jeter pour espérer copier les crêpes de Suzette.

T.E.F.

Les vases communicants

À moins d’être illettré, ce qui n’est jamais à exclure en période de modernisme, on reconnaîtra sans mal que dans vases communicants, il y a quelque chose de vaseux. Ah, le vieux principe des vases communicants : le contenu aspiré par l’absence de contenu, la fin des dénivellations verticales.  

Ainsi résumé, il est passablement évident que nous vivons un intense moment de vases communicants pour des raisons d’épanchement du contenu dans le vide. Penser pour trois ou quatre, dans un coin, en petit comité et dans le dur en plus ? Et les lois de la physique des fluides ? La rétention, voilà le grand fléau à l’origine de toutes les inégalités.

La nature au contraire (qui suivre d’autre en période de fluide dégoulinade ?) nous enseigne les vases communicants : épancher le plus possible de savoir (pour les nuls, pour les jeunes, les vaseux, les potiches, à la télé, à la radio, dans le métro) afin qu’il n’y ait plus aucun bassin de rétention. Liquidons la morale montagnarde, liquéfions les dernières verticalités ! Le jour où tous les vases auront fini par communiquer, nous serons enfin au niveau.

T.E.F

Inadaptation à la bagnole

« L’automobile a tué les villes, elle a tué la vie urbaine, elle tue encore beaucoup plus que ça : c’est un instrument de déculturation, d’anti-civilisation extraordinairement efficace. C’est le type de l’objet que l’on présente comme objet de consommation durable et dont on aménage l’obsolescence de façon à ce qu’elle se détériore le plus rapidement possible. »

H. Lefebvre, 1972

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« L’éco-conduite est un ensemble de principes simples permettant d’optimiser la conduite en vue d’atteindre de très faibles niveaux de consommation et d’émissions de CO2, d’avoir une conduite éco-citoyenne, respectueuse de l’environnement, et sûre. »

Ministère de l’Écologie, du Développement durable, des Transports et du Logement, 2011

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Chaque objet de la modernité traîne avec lui son lot de contingences : le portable et ses tumeurs ; la télévision et ses flux de conneries ; la bagnole et ses villes-autoroutes.

Prenez au hasard un troupeau d’éco-conducteurs habitués à bourrer en ville ou sur autoroute, seuls dans leur bagnole. Mettez-les dans n’importe quel moyen de transport collectif : bus, train, métro. Admirez la non-communication de ces fantômes désoeuvrés, un casque vissé sur les oreilles, autistes consentants dans l’abrutissement collectif. Spectacle d’une « succession automatique d’opérations standardisées »1, dirait-on avec Adorno.

Dans l’esprit de l’homme moderne, confiant et progressiste, on ne se déplace pas en bicyclette : on fait du vélo, sur voie-verte le dimanche après-midi pour digérer vaguement la choucroute et épater sa belle mère, comme on fait du ski l’hiver sur les pistes de Méribel ; dans les deux cas, on bourre et on emmerde personne. Comment cet homme moderne, non-décliniste et optimiste peut-il alors concevoir cette aberration anthropologique qui consiste à utiliser le vélo comme moyen de transport quotidien, tel un ascète, « alors que c’est quand même plus simple en bagnole ! ». Cela expliquera sans doute le coup de klaxon un peu rude, l’accélération brutale et le dépassement serré rasant la selle du cycliste apeuré.

Cet homme moderne éco-conducteur se voudrait sans doute pédagogue : on ne va pas contre le bon sens, on ne refuse pas le progrès. Une pensée pour ce professeur de mathématiques insistant jadis sur la nécessité d’aller au plus simple quand on recherche la solution d’un problème arithmétique. Il s’entendit répondre par d’arrogants écoliers : « Nous, monsieur, on recherchera toujours la difficulté ». Cette improbable logique le laissa coi. Le plus probable avachissement collectif parfumé au bon sens semble hélas lui donner raison. Une simplification généralisée, totale et inaliénable : « on va pas se compliquer la vie ».

Ainsi chaque matin, pour le cycliste urbain, le retour au réel est brutal. Risquant sa vie dans des vapeurs de fioul, bravant la grêle et le brouillard, ce doux rêveur d’une autre époque espère encore passer pour héroïque aux yeux de ses contemporains motorisés. Que nenni ! La sentence est immédiate : pour le conducteur agressif mais écolo, stressé mais citoyen, le vélo est un obstacle comme un autre ; il gêne, au même titre que la chicane ou le dos d’âne, et la bagnole lui fait sentir. Les beuglants de l’asphalte forment des tas de tôles à fort coefficient de traumatisme crânien que le cycliste tentera d’éviter.

Embouteillage. Feu rouge. Un vélo pressé tente sa chance et se faufile entre les feignasses du bitume. Pris sur le fait par des agents assermentés, le cycliste, ce métayer des routes, doit s’acquitter d’une gabelle de 90 euros. Il se verra en outre retirer 4 points sur son permis de conduire une bagnole – le cycliste est parfois motorisé – avec obligation de suivre un dit stage de sensibilisation à la sécurité routière. Tentant vainement de plaider sa cause auprès des agents, il s’entendit répondre – la formule est grandiose – : « Vous, les vélos, vous êtes de plus en plus dangereux ». Avec ou sans casque.

 « La voiture, c’est la liberté » chantonnent le conducteur citoyen éco-responsable, et la publicité avec. Mieux, avec Pascal Salin, “économiste philosophe” : « L’auto est un formidable instrument de liberté […] Mais elle est aussi un espace de liberté. Bien protégé dans son automobile, chacun se sent chez soi. »2

Dans le pot-pourri des valeurs convoquées dès qu’il s’agit de défendre tout objet de la modernité moderne, celle de liberté est de loin la plus rentable. Osez émettre l’hypothèse d’une prohibition de l’usage de la bagnole en ville et appréciez-en l’effet immédiat sur votre voisin de droite et ma cousine de gauche : « Intolérant ! » s’indigne le bon démocrate ; « Marxiste ! » risque l’étudiant en L1 d’histoire ; « Sectaire ! » proteste le libertarien ; « Collectiviste ! » s’égosille P. Salin ; « Petite bite ! » braille l’hédoniste au frais avec Onfray ; « Facho ! » meugle le plus démuni. « Quel con ! » rumine le reste. Au risque de frôler l’absurde, prenons l’assertion pubarde au sérieux : peut-on mesurer le degré de liberté dont dispose un individu à l’aune du nombre de chevaux de sa bagnole ? De la taille de ses pneus ? De la quantité de kilowatts dégueulée par son moteur ?Encore plus fort avec Renault : « Renault Scénic. Pour les hommes qui n’ont pas peur de se conduire en père ». Amen.

Certes, le tout bagnole en matière d’urbanisme est passé de mode. À Dijon comme ailleurs, on nourrit la bonne conscience écolo collective en fleurissant les villes de vélos en libre-service aux noms ramollis – Vélib’, Vélodi et autres Vélopop’ – ou de moignons de pistes cyclables incertaines, à contre-sens pour accélérer l’hécatombe. Certes, ma soeur, ton chien, la tienne et mon voisin seront bientôt tous des éco-conducteurs citoyens et responsables, avec ou sans colza dans le moteur. Un zeste de colza, une pincée de vélos, un soupçon de tramways durables, une pointe de taxe-carbone et un colloque sur l’éco-mobilité : difficile de résister à l’enfumage. Mais qui pour réellement repenser la vie urbaine? Qui veut réellement réduire la place accordée à la sacro-sainte bagnole ? Mon voisin de palier ? Ta soeur de l’Allier ?

En définitive, si faire le guignol sur son Vélib’ est à la portée du premier ladre éco-citoyen venu, remettre en question ses propres pratiques demande un inévitable effort qui contraste avec la mollesse – la mouité écrirait Botul, l’ami de BHL – de nos cités autoroutières modelées pour et par la bagnole.

C.V.

1 M. Horkheimer et T. W. Adorno, La dialectique de la raison, Paris, Gallimard, 1974.

2 P. Salin, Libéralisme, Paris, Odile Jacob, 2000.