Archives de Catégorie: Éditards

En passant

En mai 1965, un dénommé Castoriadis, Cornélius de son prénom, intitulait une de ses conférences : La crise de la société moderne. Et pour lui, rien n’échappait à la crise : crise des valeurs, crise du travail, crise de la … Lire la suite

Numéro 2 – Éditard

L’espoir fait vivre, dit-on. Le crétinisme aigu de cette formule – qui constitue aussi, cela dit en passant, sa meilleure garantie d’universalisation – réside en ceci : les sans-espoir sont déjà morts. Comme si la vie avait besoin de ça, d’espoir, comme si l’espoir avait un quelconque rapport avec la vie. Tenons pourtant cette certitude pour indubitable : vivre et espérer seraient deux choses aussi indissociables que boire et pisser.

Mais espérer quoi ? Espérer tout court, espérer en général, dans le vague, espérer pour espérer, nous répond l’espérant dans son langage : l’Esperansot. Chacun pourra remplir le vide : espérer gagner de l’argent, se faire plein d’amis, aller au paradis. Etrange omission tout de même, comme si le complément objectif (espérer quoi ?) était anecdotique dans la formule « l’espoir fait vivre », décoratif, ornemental. C’est ainsi que l’espoir d’entuber son prochain côtoierait sans dommages l’espoir de rencontrer l’âme sœur.

L’espérant est un ramasseur d’espoir et comme l’espoir fait vivre, dit-on toujours, l’Etat prévoyant et toujours attentif aux rumeurs de la foule entretient son humeur en disposant pour elle des petits sacs d’espoir un peu partout. À l’heure des messes lacrymales, celles où d’odieux nasillons vocifèrent leur joie de vivre mieux que les autres en aidant tous ces autres à garder de l’espoir, laisser un tas d’espoir sur le bord du trottoir est un crime. Seul le malade, le méchant égoïste, le vrai salaud peut rester indifférent à toutes ces déjections d’espoir que sécrète quotidiennement la modernicoué (nous désignons par ce concept farfelu l’ensemble de tous ceux qui espèrent encore être modernes quand il est désormais acquis que nous n’y arriverons jamais).

L’espoir est à la modernicoué ce que l’éther était à la physique d’antan : un gaz d’ambiance, une atmosphère. Dans ce contexte alchimique où tout devient espoir (l’eau, l’or et le jus de chaussette), la formule Tout est foutu, pourtant modeste dans ses déductions, sera frappée d’anathème. Si les inquisiteurs d’aujourd’hui pouvaient ajouter par voie législative à leur pouvoir cathodique l’usage de la torture sur tous les hérétiques de l’espoir, les geôles touristiques de la modernicoué n’y suffiraient pas. C’est en place publique qu’il faudrait faire avouer, à grands coups de conseillers psychologues d’orientation (les COP), les secrets espoirs, les inavouables attentes de ces déviants à enterrer très vite dans la Cause commune de l’espoir mondialisé.

Les amuseurs bourreaux, tout en clignant de l’œil, sortent de leurs gros sacs mille raisons d’espérer. Une grande raie faciale figée au collagène, un trou analphabète, rappellent aux mécréants les progrès de la science et l’espoir qu’elle fait naître par tous les orifices. Les mécréants d’hier sont-ils les pessimistes d’aujourd’hui ? Et encore le terme pessimisme rend mal notre problème : quelle dose d’optimisme déçu, quelle quantité d’espoir défait faut-il accumuler pour se dire pessimiste ? Les sans-espoir sont d’une autre farine, non pas la fluide qui ressemble à du lait qui ressemble à de l’eau qui vaut pour de la flotte, mais celle bien épaisse, un peu sèche, en boulettes qu’il convient de jeter pour espérer copier les crêpes de Suzette.

T.E.F.

Numéro 1 – Éditard

Et pourtant, nous n’avons rien raté. Ni la commémoration du bicentenaire de la révolution française à la télévision, ni les quarante ans de Mai 68 à la Fnac, ni la sortie du numéro 128 de TGV magazine qui nous rappelle que « la publicité a le don de surfer sur les tendances de société », ni les commentaires sportifs de Cohn-Bendit sur Canal +. Nous n’avons rien raté et nous en sommes encore là. Une conclusion s’impose : tout est foutu.

Pour le collectif Tout est foutu il est définitivement trop tard pour ceux qui arrivent encore. Mais nous avons suffisamment fréquenté nos contemporains de l’arrivée tardive pour savoir à quel point cette idée est insupportable à leurs oreilles. Pessimisme, diront les avant-derniers, déclinisme, clameront ceux de derrière, petite santé mentale entonneront les dernières fournées d’arrivants au pas de course.

Comment expliquer une telle résistance chez nos contemporains ? Alors que nous croulons sous les preuves, que nous accumulons de la matière et des témoins à charge, que les arrivées sont, chaque jour passant, toujours plus tardives, l’évidence tarde à venir. Le collectif Tout est foutu refuse la dernière des fatalités : il n’est pas encore trop tard pour le faire savoir.

N’est-ce pas là notre dernière chance, à nous les trop tard venus ? Si nous sommes arrivés trop tard en tout, soyons au moins contemporains de notre arrivée trop tardive. Ne tardons plus à le faire savoir, soyons au moins capables, à défaut de tout le reste, de clamer haut et fort notre vérité du dernier moment : c’est trop tard et tout est foutu.

Ceux qui pensent encore et pour longtemps pouvoir arriver avant l’heure ne s’en laisseront pas compter aussi facilement. Ils se disent peut être que l’avenir durera longtemps, qu’il n’est jamais trop tard pour bien faire. N’ont-ils pas eux aussi des preuves quotidiennes de leur avant-gardisme sur les réseaux mondiaux de la derrière nouveauté ? N’ont-ils pas l’info en avant-première ? Ne sont-ils pas toujours à la page ? Nous n’arriverons pas à faire comprendre à ceux qui se croient toujours en avance sur leur temps qu’ils sont arrivés trop tard depuis le début. Pour eux, tout est doublement foutu.

Les autres trouveront dans ce feuillet de quoi entretenir cette intuition tenace qui les empêche depuis longtemps d’adhérer et qui revient lancinante comme une vieille question familière : et si tout était déjà foutu ?

T.E.F.