En passant

Numéro 3, Juin 2011 – Éditard

En mai 1965, un dénommé Castoriadis, Cornélius de son prénom, intitulait une de ses conférences : La crise de la société moderne. Et pour lui, rien n’échappait à la crise : crise des valeurs, crise du travail, crise de la politique, crise de l’éducation, crise du sens, crise du progrès. Au moins nous étions sûrs d’une chose : ce qui était c’était la crise quand tout le reste n’était déjà plus rien.

Il ne restait plus à la crise (tout comme à la critique dont elle partage l’origine grecque, krisis) qu’à entrer en crise avec elle-même : c’est la crise de la crise. Et la crise de la crise, ce n’est plus la crise ici, la crise là-bas, la crise en haut, la Chrysostome, mais la crise partout, la crise universelle, la crise en pots, la crise en tomes. Pour qu’il y ait crise, il faut que l’on puisse mesurer l’écart entre la crise et la pas crise, entre la crête et la pâquerette. Il est nécessaire de savoir où commence la crise et où elle finit, ses délimitations en somme. Mais qu’advient-il lorsque la crise est partout ? Avant (en 1965), il y en avait, de la crise, mais moins qu’aujourd’hui puisque aujourd’hui, c’est la crise. S’il n’y avait pas plus de crise aujourd’hui qu’hier, nous ne dirions pas c’est la crise mais c’est la même chose.

La crise éternelle c’est la fin de la crise, la sortie de crise permanente par envahissement terminale de la crise. De la crise partout autant dire de la crise nulle part : il fallait y penser. La crise devient la norme, comme le n’importe quoi s’impose comme une règle de vie. Si tout est foireux plus rien ne peut l’être, si tout est en crise perpétuelle, il n’y a plus de crise : c’est l’éternelle sortie de crise.

La crise de la crise c’est l’histoire de ce peintre dessinateur et ami du conseil régional. Ne sachant ni peindre ni dessiner, il se dit : soit je corrige maladroitement mon tableau au risque de la médiocrité (c’est la crise) ; soit j’étale mes excréments sur la feuille pour que personne ne puisse supposer qu’il n’y a derrière toute cette merde aucune intention cachée (c’est la crise de la crise). Le résultat est tellement merdique qu’il est impossible que ce soit à ce point merdique puisque c’est aussi de la peinture, du dessin et du conseil régional. La crise de la crise c’est la perfection de l’apparence, la dissimulation de la crise dans la crise. – C’est la crise !, entonne le dindon poudré dans un débat. Si seulement c’était la crise ma volaille, si seulement il restait quelque part de la crise, c’est-à-dire une tension, une ligne de faille entre deux situations irréconciliables.

Nous l’avons tant aimée la crise avec ses conflits de valeur, ses luttes et ses tiraillements, ses déchirures et ses oppositions.  Avec elle, la prise de conscience reprenait du poil sur la bête. La crise c’était l’acné de notre jeunesse et la secrète jouissance de crever le bubon, l’attente d’une fin et la nostalgie d’un commencement. La crise, c’était cette dramatique accélération du temps, celle qui faisait battre le cœur un ton au-dessus.

Tout cela est fini, c’est la mort de la crise par le triomphe sans partage du thème de la crise, de la crise en thème.

T.E.F.

Numéro 3 disponible sur demande : journal.tef@gmail.com

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Une réponse à “Numéro 3, Juin 2011 – Éditard

  1. On mesure l’étendue de la crise à ceci : Il est plus rentable de passer sous Strauss-Kahn que de penser sur Lévi-Strauss.

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