Inadaptation à la bagnole

« L’automobile a tué les villes, elle a tué la vie urbaine, elle tue encore beaucoup plus que ça : c’est un instrument de déculturation, d’anti-civilisation extraordinairement efficace. C’est le type de l’objet que l’on présente comme objet de consommation durable et dont on aménage l’obsolescence de façon à ce qu’elle se détériore le plus rapidement possible. »

H. Lefebvre, 1972

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« L’éco-conduite est un ensemble de principes simples permettant d’optimiser la conduite en vue d’atteindre de très faibles niveaux de consommation et d’émissions de CO2, d’avoir une conduite éco-citoyenne, respectueuse de l’environnement, et sûre. »

Ministère de l’Écologie, du Développement durable, des Transports et du Logement, 2011

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Chaque objet de la modernité traîne avec lui son lot de contingences : le portable et ses tumeurs ; la télévision et ses flux de conneries ; la bagnole et ses villes-autoroutes.

Prenez au hasard un troupeau d’éco-conducteurs habitués à bourrer en ville ou sur autoroute, seuls dans leur bagnole. Mettez-les dans n’importe quel moyen de transport collectif : bus, train, métro. Admirez la non-communication de ces fantômes désoeuvrés, un casque vissé sur les oreilles, autistes consentants dans l’abrutissement collectif. Spectacle d’une « succession automatique d’opérations standardisées »1, dirait-on avec Adorno.

Dans l’esprit de l’homme moderne, confiant et progressiste, on ne se déplace pas en bicyclette : on fait du vélo, sur voie-verte le dimanche après-midi pour digérer vaguement la choucroute et épater sa belle mère, comme on fait du ski l’hiver sur les pistes de Méribel ; dans les deux cas, on bourre et on emmerde personne. Comment cet homme moderne, non-décliniste et optimiste peut-il alors concevoir cette aberration anthropologique qui consiste à utiliser le vélo comme moyen de transport quotidien, tel un ascète, « alors que c’est quand même plus simple en bagnole ! ». Cela expliquera sans doute le coup de klaxon un peu rude, l’accélération brutale et le dépassement serré rasant la selle du cycliste apeuré.

Cet homme moderne éco-conducteur se voudrait sans doute pédagogue : on ne va pas contre le bon sens, on ne refuse pas le progrès. Une pensée pour ce professeur de mathématiques insistant jadis sur la nécessité d’aller au plus simple quand on recherche la solution d’un problème arithmétique. Il s’entendit répondre par d’arrogants écoliers : « Nous, monsieur, on recherchera toujours la difficulté ». Cette improbable logique le laissa coi. Le plus probable avachissement collectif parfumé au bon sens semble hélas lui donner raison. Une simplification généralisée, totale et inaliénable : « on va pas se compliquer la vie ».

Ainsi chaque matin, pour le cycliste urbain, le retour au réel est brutal. Risquant sa vie dans des vapeurs de fioul, bravant la grêle et le brouillard, ce doux rêveur d’une autre époque espère encore passer pour héroïque aux yeux de ses contemporains motorisés. Que nenni ! La sentence est immédiate : pour le conducteur agressif mais écolo, stressé mais citoyen, le vélo est un obstacle comme un autre ; il gêne, au même titre que la chicane ou le dos d’âne, et la bagnole lui fait sentir. Les beuglants de l’asphalte forment des tas de tôles à fort coefficient de traumatisme crânien que le cycliste tentera d’éviter.

Embouteillage. Feu rouge. Un vélo pressé tente sa chance et se faufile entre les feignasses du bitume. Pris sur le fait par des agents assermentés, le cycliste, ce métayer des routes, doit s’acquitter d’une gabelle de 90 euros. Il se verra en outre retirer 4 points sur son permis de conduire une bagnole – le cycliste est parfois motorisé – avec obligation de suivre un dit stage de sensibilisation à la sécurité routière. Tentant vainement de plaider sa cause auprès des agents, il s’entendit répondre – la formule est grandiose – : « Vous, les vélos, vous êtes de plus en plus dangereux ». Avec ou sans casque.

 « La voiture, c’est la liberté » chantonnent le conducteur citoyen éco-responsable, et la publicité avec. Mieux, avec Pascal Salin, “économiste philosophe” : « L’auto est un formidable instrument de liberté […] Mais elle est aussi un espace de liberté. Bien protégé dans son automobile, chacun se sent chez soi. »2

Dans le pot-pourri des valeurs convoquées dès qu’il s’agit de défendre tout objet de la modernité moderne, celle de liberté est de loin la plus rentable. Osez émettre l’hypothèse d’une prohibition de l’usage de la bagnole en ville et appréciez-en l’effet immédiat sur votre voisin de droite et ma cousine de gauche : « Intolérant ! » s’indigne le bon démocrate ; « Marxiste ! » risque l’étudiant en L1 d’histoire ; « Sectaire ! » proteste le libertarien ; « Collectiviste ! » s’égosille P. Salin ; « Petite bite ! » braille l’hédoniste au frais avec Onfray ; « Facho ! » meugle le plus démuni. « Quel con ! » rumine le reste. Au risque de frôler l’absurde, prenons l’assertion pubarde au sérieux : peut-on mesurer le degré de liberté dont dispose un individu à l’aune du nombre de chevaux de sa bagnole ? De la taille de ses pneus ? De la quantité de kilowatts dégueulée par son moteur ?Encore plus fort avec Renault : « Renault Scénic. Pour les hommes qui n’ont pas peur de se conduire en père ». Amen.

Certes, le tout bagnole en matière d’urbanisme est passé de mode. À Dijon comme ailleurs, on nourrit la bonne conscience écolo collective en fleurissant les villes de vélos en libre-service aux noms ramollis – Vélib’, Vélodi et autres Vélopop’ – ou de moignons de pistes cyclables incertaines, à contre-sens pour accélérer l’hécatombe. Certes, ma soeur, ton chien, la tienne et mon voisin seront bientôt tous des éco-conducteurs citoyens et responsables, avec ou sans colza dans le moteur. Un zeste de colza, une pincée de vélos, un soupçon de tramways durables, une pointe de taxe-carbone et un colloque sur l’éco-mobilité : difficile de résister à l’enfumage. Mais qui pour réellement repenser la vie urbaine? Qui veut réellement réduire la place accordée à la sacro-sainte bagnole ? Mon voisin de palier ? Ta soeur de l’Allier ?

En définitive, si faire le guignol sur son Vélib’ est à la portée du premier ladre éco-citoyen venu, remettre en question ses propres pratiques demande un inévitable effort qui contraste avec la mollesse – la mouité écrirait Botul, l’ami de BHL – de nos cités autoroutières modelées pour et par la bagnole.

C.V.

1 M. Horkheimer et T. W. Adorno, La dialectique de la raison, Paris, Gallimard, 1974.

2 P. Salin, Libéralisme, Paris, Odile Jacob, 2000.

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Une réponse à “Inadaptation à la bagnole

  1. enfin, pour ce qui est du vélo, c tjs plus facile pour nous, « bobo » qui avons les moyens de nous payer des appart en centre ville, que pour les autres… ce qui n’exclue pas de réfléchir à ces questions, ce qui n’enleve rien à la pertinence des propos…

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