Inadaptation à la réussite

La réussite finit toujours : « J’ai réussi » dit-il enfin. L’échec, au contraire, est infini : « J’ai encore raté », dit-elle avant la fin qui n’est jamais certaine. Le constat est toujours le même : l’échec n’en finit pas. La recherche de l’échec est inépuisable. Au contraire de la réussite, cette expiration déprimante de l’action entreprise, l’échec est fertile et l’action peut aussitôt renaître pour mieux échouer plus tard. Soyons en certains : l’absurde de l’échec réside dans sa répétitivité, mais c’est aussi ce qui fait sa puissance. Si la réussite, par sa sèche brutalité, induit la mort de la pensée, l’échec au contraire se nourrit de celle-ci, et réciproquement. Car l’échec, plus que d’en être une conséquence, exige une euphorisante inaptitude à la réussite. En un mot, il est aérien.

Les coachs moralistes et autres vendeurs de certitudes se veulent impératifs : « Réussir sa vie ; Vaincre les peurs ; Réussir à coup sûr ; Apprendre à vivre ; Réussir son allaitement aujourd’hui ». Réussir sa vie ? Par une accumulation d’obscène, un marketing de soi ? Réussir, c’est mourir. Réussir sa vie, c’est la noyer du même coup. Car réussir une aporie en restant sec demeure un mythe, une piètre farce, ce qui explique le comique des tentatives. Risquons l’hypothèse suivante : peut-être serions-nous faits pour la rater ? D’une vie n’étant qu’une succession ininterrompue d’échecs successifs s’échappe une rimbaldienne liberté libre.

Balayons les dernières certitudes des plus constipés : une hypothétique réussite, quelle qu’elle soit, ne sera pour nous qu’un échec de plus. Échouer est inévitable, mieux vaux s’en réjouir plutôt que d’attendre le cul tremblant une dégoulinante dépression. Cette certitude de l’échec, comme sa répétition, est insurmontable.

Car à quoi bon démontrer et démonter l’absurdité du dit “ Snow hall, piste de ski indoor ” où tu pourras en plein été, quand certains bourrent comme des ânes à Arcachon ou ailleurs, skier sous plexiglas et t’offrir « un break dans le cadre cosy du restaurant Le Chalet, avec vue sur les pistes » ? À quoi bon puisque de Dubaï à Amnéville, de Shangai à Glasgow – la connerie n’a pas de frontières – « ça marche, il y a toujours du monde », me crie le ladre du haut du télésiège agitant ses moufles. La loi de l’offre et de la demande comme réponse évidente à la connerie universelle. Une question de bon sens.

Si réussir à échouer est un échec – et donc une réussite – l’inverse reste évidemment valable. Échouer à échouer, est-ce réussir ? En logique formelle oui, mais le contraire ne peut être radicalement exclu pour nous. Notre credo ? Un peu d’audace et de talent, l’art d’échouer tant qu’il est encore temps d’arriver trop tard, par un adroit mélange d’élégances et de dissonances. Notre chasse aux chimères de la réussite, si elle est intrinsèquement vouée à l’échec, aspire tout de même réussir à échouer avec une certaine grandeur d’âme. Espérons seulement que la somme des grands échecs historiques puissent être pour nous une petite réussite.

Répudions les quenelles de la facilité : on ne trouvera – s’il y en a – Amour que dans l’expérience d’un certain inconfort, d’une mélancolie, d’une amertume. L’exigence de l’échec est d’une subtile habileté. Ni cynisme mou, ni snobisme fade, il s’agit plus sûrement d’un honnête suicide ontologique.

C.V.

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