Impasse à gauche

Jean-Claude Michéa est formel: « Un des signes les plus nets de l’intelligence critique est l’incapacité d’un nombre croissant de contemporains à imaginer une figure de l’avenir qui soit autre chose que la simple amplification du présent. »1. Le rengaine est connue : l’homme est liberté, la liberté est infinie, l’infini n’est pas totalisable donc (déduction vertigineuse) tout n’est pas foutu. Disons plutôt avec Michéa, « l’avenir des hommes n’est écrit nulle part. Pour le meilleur et pour le pire. » Il nous faudrait donc imaginer (nous les bons critiques) une figure de l’avenir, autrement dit imaginer un homme qui ne soit pas le même que celui d’aujourd’hui car c’est bien cet homme, celui de l’aujourd’hui, qui défigure le présent.

Dans sa préface à Impasse Adam Smith, Michéa écrit :

 « Dans une société de classes, l’exploitation de l’homme par l’homme peut parfaitement être indirecte. Une star de football moderne, pour prendre un exemple indiscutable d’une richesse indécente, n’exploite personne directe-ment. Mais la plus grande partie de ses revenus disproportionnés (in-imaginables il y a vingt ans, quand le sport était beaucoup plus un sport qu’une industrie) a été, nécessairement prélevé, par des circuits obliques, sur le travail ordinaire d’autres hommes. Cette analyse s’applique, a fortiori, aux stars des média et du show-business. Elle permet, en même temps, de comprendre la base réelle de leur conscience « citoyenne ». »

L’exploitation dans une société de classes était directe. Dans nos sociétés modernissimes, elle serait indirecte ? Qu’est-ce qui a permis à des clubs de football de payer des joueurs plusieurs centaines de milliers d’euros par mois ? La télévision dont le financement repose sur la publicité. Un joueur sera payé plusieurs centaines de milliers d’euros par mois si l’opération est économiquement rentable, Messi je vous assure. Les retombées économiques d’un investissement publicitaire sont directement mesurables. Rappelons qu’en France l’association maffieuse de la télévision et du football (une vingtaine d’années d’après Michéa) a donné naissance au groupe Canal + (aujourd’hui leader cathodique de la lobotomisation cool et branchée). La retransmission des matchs de football du championnat français à la télévision, en multivision avec un petit résumé pour ne rien manquer (voilà des bonnes idées), permit à ce groupe de fidéliser une clientèle toujours plus large. La recette magique : du football, des films en avant première et un peu de cul le premier samedi du mois. Il ne suffisait plus qu’à faire passer ce pot-pourri numérique pour la fine fleur du décalage et de l’impertinence : on appellera cela “l’esprit Canal”, autant dire ce qu’il reste de l’esprit au fond d’une canalisation.

Mais voilà, honnête Michéa, il se trouve que ça marche et plutôt bien. C’est ainsi qu’apparaissent les premiers hôtels avec l’enseigne de la marque : “ici, on a Canal +”. Avis à la population progressiste, décalée et impertinente : pour se branler le premier samedi du mois après un bon match de foot, prière de réserver à l’avance. Multiplions le chiffre des réservations à hauteur d’une nation de veaux (tant dans les urnes le nombre fait l’esprit) et nous obtenons une première clé pour comprendre les ressorts de la dite « exploitation » dans une société sans classes et sans élégance. Reste à expliquer au VRP qui se tripote heureux après son match de foot à la télé qu’il représente à lui seul ce qui se fait de pire en matière d’exploitation capitaliste. Il risque de ne pas comprendre. Après tout, n’est-il pas ce sujet libre, autonome, critique, intempestif et décalé (les lettrés l’auront sans doute reconnu : le sujet des Lumières) qui ne fait, au grand dam des curés de jadis, que tendre un peu la main ? On me parle de Diogène ? Mais notre homme aurait-il refusé pour accroître l’orgasme un support imagé et mobile au fond de son tonneau ? Rien n’est moins sûr. Diogène se branlant sur la place publique, mais quelle impertinence, quel défi au pouvoir, quelle antiphilosophie solaire et libertine ! Mais pourquoi alors accabler le VRP qui s’adonne lui aussi aux grandes joies du corps heureusement libéré des tabous religieux ? En définitive (et c’est pour cela qu’il n’y aura pas de marche en arrière), la modernité qui se modernise chaque jour un peu plus n’a rien inventé : elle améliore, c’est tout.

Plutôt que de se geler dans l’antique stadium conservons l’ivresse et gagnons en confort : la même chose mais chez soi. Pour quelle raison transcendante notre footreux VRP irait se cacher tout au fond d’un cul de basse fosse quand il peut faire la même chose en regardant Canal ? Descartes était au moins aussi formel que Michéa : le bon sens est la chose du monde la mieux partagée et notre VRP est forcément un homme de bon sens. Les plus belles inventions qui pullulent aujourd’hui relèvent d’un sain bon sens : – c’est beaucoup plus pratique, on peut plus s’en passer, ça marche mieux avec. Faudrait-il renoncer au bon sens ? Et pour quelle morale critique ? On parle de Diogène dans les livres d’histoire mais qui pour mesurer la hauteur de l’orgasme ? N’est-ce pas faire preuve d’un bon discernement que de dire qu’aujourd’hui Diogène pourrait jouir plus souvent et bien mieux ?

Si le capitalisme, le libéralisme, l’économisme (Michéa les confond et sûrement à raison) ne fonctionnaient pas, en dernière instance, sur le bon sens, ils ne marcheraient pas. On aura toujours beau jeu de dire qu’ils rabaissent l’homme. Encore faut-il se faire une haute idée de l’homme à des fins de comparaison. À l’image de Dieu ou du poster de Johnny ?

Revenons au point de départ, trouvé dans Michéa : « Un des signes les plus nets du déclin de l’intelligence critique est l’incapacité d’un nombre croissant de contemporains à imaginer une figure de l’avenir qui soit autre chose que la simple amplification du présent ». Beaucoup plus profonde est cette autre question : qu’est-ce qui nous empêche, nous les bons critiques, d’imaginer cette figure de l’avenir ? Une aliénation ? Une adaptation ? Une coupable résignation ? Ou la conscience aiguë et angoissante que l’homme est arrivé au bout de lui-même, au bout de ce qu’il pouvait ? Le mythe est pourtant vivace : mais l’homme est liberté, la liberté est infinie, l’infini n’est pas totalisable donc (déduction verbale) tout n’est pas foutu. Et si, bien au contraire, l’homme était réellement fini, s’il était parvenu à un stade de foot de son évolution où il ne pouvait plus, un stade à la fois ultime (au double sens de terminal et de maximal) et suffisant ? Cela ne veut pas dire que ce stade ultime, moderne par radotage, serait absolument satisfaisant. Quel coureur de cent mètres se satisfait des limites chronométriques que lui impose son corps ? Mais ses limites seront le mieux de l’homme, autrement dit ce que l’homme peut faire de mieux. L’expression j’ai fait de mon mieux rend assez bien cette idée de limite qui, pour être relative, n’en reste pas moins absolument indépassable. Cela devait donc se terminer comme ça la grande évolution de l’homme depuis Lascaux, dans un hôtel de bord de rocade, devant Canal +, du foutre modernissime au bout des doigts, au-delà de toute critique ? Quel intellectuel se résoudra à ça, quel philosophe acceptera l’inéluctable d’une telle fin, quel moraliste échappera à la nausée ? Le scribouilleur pour Goncourt, lui, s’en contentera. Alors tous nos bons hommes, nos bons critiques, cherchent à se convaincre que l’homme n’est pas fini, qu’il faut encore y croire, que tout n’est pas foutu. Ils se mettent à rêver à la fin du cauchemar. « Ce que nous avons désappris à savoir, en somme, c’est qu’une civilisation peut être mortelle. Il est vrai que c’est là un savoir très lourd, dont beaucoup préféreraient être divertis. » En conséquence, notre civilisation devrait être mortelle car il est impensable que l’homme puisse être fini, voilà pour la leçon. Bien plus lourd est cet autre savoir : l’homme a fait ce qu’il peut, la leçon est finie. Un savoir vis-à-vis duquel les bons critiques passent leur temps à se divertir.

H.B.

1 J.-C. Michéa, Impasse Adam Smith, Brèves remarques sur l’impossibilité de dépasser le capitalisme sur sa gauche, Paris, Flammarion, 2006.

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