Des blocages à l’université

Voilà que depuis quelques années, chroniquement, ça bloque à l’université. La finalité du blocage est apparemment évidente : attirer l’attention des non bloqueurs (on suppose que les bloqueurs sont déjà informés) sur un problème d’ordre politique (CPE, loi d’autonomie des universités, réforme des retraites etc.). Des facultés françaises sont même devenues des championnes en la matière. Pour n’en citer que trois dans le registre hélas décati des « sciences humaines » : Tolbiac, Nanterre, Le Mirail. Alors que l’étudiant qui sortira de ces facultés verra son avenir passablement bloqué, il aura à subir, tout au long de sa scolarité, une série de blocages, participera à des AG pour ou contre le blocage, se posera à intervalles réguliers cette lancinante question : est-ce que c’est bloqué aujourd’hui ?

Le blocage dans une université est un auto blocage. Il ne faudrait pas dire l’université de Toulouse le Mirail est bloquée mais plutôt l’université de Toulouse le Mirail s’est auto bloquée pour une durée indéterminée. Par le principe de l’auto blocage les bloqueurs d’une faculté ont évidemment une ambition plus large : bloquer autre chose, par exemple un projet de loi. Mais le lien entre l’auto blocage d’une faculté et le blocage d’une loi n’a rien d’évident. Une faculté peut se retrouver auto bloquée pendant plusieurs mois sans que cela ne pèse sur le débat parlementaire. Crever les roues de la voiture de fonction du député deux heures avant le vote crucial, le menacer de coller quotidiennement un chewing-gum dans la serrure de son appartement parisien ou de coucher les jours de vote avec sa femme, ne serait-ce pas là autant d’actions de loin plus efficaces que l’auto blocage de la salle 304 qui abrite tous les jeudi de 14 à 16 un incertain TD d’histoire ?

Pour quelle raison, on se le demande encore, le blocage de cette modeste salle par une poignée d’étudiants influencerait-il le vote d’un député à Paris ? Que les choses soient claires : le collectif T.E.F. ne se pose pas en casseur de blocage en général mais cherche modestement, par cette contribution pragmatique, à améliorer la qualité de l’action contestataire. Le plus curieux dans cette affaire de blocage chronique c’est que la question centrale, la douloureuse question de la portée réelle de l’auto blocage, n’est jamais posée. Alors que le député peu enclin à finir à pieds aurait pu rater l’heure du vote, c’est l’étudiant qui rate, après une heure de bus, son TD d’histoire, ce qui n’est pas pour rehausser son niveau généralement très bas y compris au troisième étage. Alors que l’élu du peuple devrait être encore coincé dans sa serrure, c’est l’étudiant animé d’une intarissable soif de savoir qui ne pourra s’abreuver à la source de l’exposé oral de sa modeste voisine de gauche. Alors que le politique aurait dû recevoir sous plis la culotte de sa femme accompagnée de la signature révolutionnaire de l’UNEF, c’est encore la victime étudiante qui subira la déculottée pour faute de contenu à son UV de rattrapage.

L’influence politique de l’auto blocage d’une salle de cours sur le destin politique de la nation relève de la pensée magique. Situation d’autant plus tragique qu’elle bloque en premier lieu toux ceux qui n’ont pas pour vocation évidente d’être les décideurs de demain. Les étudiants en « sciences humaines », dans une sorte d’involution masochiste, se bloquent eux-mêmes. Ces victimes expiatoires de l’impuissance politique d’un peuple d’indifférents croient sûrement porter dans leur auto blocage ce qu’il reste de l’engagement politique alors qu’elles ne font qu’accomplir le programme d’un anéantissement terminal. Déjà reléguée au rang du folklore social, cette zone de stabulation qui précède la nécessaire soumission à une adaptation économique implacable anticipe son exclusion définitive par une logique auto punitive sans retour. À cours d’imaginaire, faute de cours et d’imagination, de nombreux étudiants en « sciences humaines » s’achèvent eux-mêmes.

L’auto blocage, c’est l’affirmation souveraine d’une liberté sans objet, d’une critique autophagique qui se retourne contre elle. Se croire maître d’une fin déjà-là, jouer l’indécision d’une décision qui ne changera rien, assister en direct à son exclusion volontaire. Dans les AG pour ou contre le blocage, nous assistons alors au spectacle tragi-comique d’une mise à mort librement consentie et vécue comme la dernière des résistances.

H.B.

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s